DJIHADISME  ET ANTISÉMITISME DANS LA FRANCE D’AUJOURD’HUI

La cécité de la gauche face au djihadisme

ENTRETIEN AVEC LE JOURNALISTE JEAN BIRNBAUM PAR ELIAS LEVY

Jean Birnbaum

Jean Birnbaum

Elias Levy

Elias Levy

Essayiste, Jean Birnbaum est directeur du prestigieux supplément hebdomadaire Le Monde des Livres du quotidien français Le Monde. Il est l’auteur d’un essai brillant et décapant, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, paru dernièrement aux Editions du Seuil. Elias Levy est journaliste à l’hebdomadaire The Canadian Jewish News (CJN) et collaborateur au magazine La Voix Sépharade et au magazine scientifique Québec Science. Lauréat du 1er Prix de Journalisme -catégorie entrevue- décerné par l’Association des magazines du Québec, il est l’auteur du livre Comprendre Israël (Éditions Ulysse).

 

Vous démontrez avec brio dans votre livre la grande difficulté que la gauche française a à admettre le lien très étroit qui existe entre l’idéologie djihadiste et l’islam. Comment expliquer cette incapacité à prendre en considération le facteur religieux ?

Ce discours lénifiant, que j’appelle « rien-à-voiriste », part d’une intention louable. Il vise à maintenir la paix sociale et à prévenir l’amalgame entre l’islam en tant que spiritualité et le djihadisme en tant que violence sanglante. Mais dans mon livre, j’essaye de démontrer, en m’appuyant sur des exemples historiques précis, que les gouvernants et les élites intellectuelles de la gauche française adhèrent foncièrement à ce déni de la foi, ils y croient. Il y a dans la gauche une incapacité sidérante à prendre au sérieux le phénomène religieux. C’est aussi un héritage qui vient de loin : depuis plusieurs siècles, dans l’Europe sécularisée, et en France particulièrement, nous avons oublié la puissance de cette force dont se réclament aujourd’hui ceux qui tuent au nom de Dieu. Or, le discours « rien-à-voiriste », non seulement ne prévient pas l’amalgame entre l’islam spirituel et les assassins djihadistes, mais poignarde dans le dos tous les intellectuels musulmans qui eux savent très bien que l’islamisme n’a pas « rien à voir » avec l’islam. Ces derniers sont parfaitement conscients que le terrorisme islamiste est un avatar meurtrier de leur foi. Aujourd’hui, les intellectuels, les théologiens ou les simples croyants musulmans qui combattent les islamistes essayent de soustraire leur foi à ces fanatiques qui voudraient réduire celle-ci à une grimace sanglante. Affirmer que le djihadisme est sans rapport avec l’islam, ce n’est pas leur rendre service.

C’est donc un déni patent de la réalité ?

Oui, c’est un déni de la réalité très profond. D’autant plus profond qu’il ne résulte pas d’un quelconque complot, mais s’enracine dans une longue histoire de refoulement et de non-dit. Globalement, les gauches dans leurs diverses variantes, et particulièrement en France, partagent une culture politique qui ne permet pas de prendre en compte la spécificité religieuse du djihadisme, car elles se sont largement construites sur l’idée que la religion appartenait au passé, qu’elle était une sorte d’illusion vouée à être dissipée par le progrès, la croissance des forces productives, la justice sociale…

La religion n’est que le « soupir de la créature opprimée », disait Karl Marx. Dès que la créature humaine n’aurait plus de raison de soupirer, une fois qu’elle serait libérée par le socialisme, il n’y aurait plus nul besoin de religion. Ainsi, de génération en génération, la gauche a eu tendance à réduire la foi à un archaïsme voué à disparaître. La gauche a érigé en credo ce qui n’est qu’un fantasme : éradiquer le religieux. Voilà pourquoi, quand des hommes tuent au nom d’Allah en plein Paris, à Bruxelles ou ailleurs dans le monde, la gauche occidentale n’y voit que du feu ! Plus les djihadistes invoquent le ciel, plus la gauche tombe des nues !

La gauche invoque souvent des justifications géopolitiques pour expliquer la nature des attentats terroristes perpétrés ces dernières années en France par des djihadistes.

En janvier 2015, au lendemain des attentats très meurtriers contre les journalistes de Charlie Hebdo et les clients juifs du magasin Hyper Casher, nombreux sont les intellectuels et les hommes politiques de gauche qui s’empressèrent de conclure que ces hécatombes étaient la pure résultante d’enjeux géopolitiques : les guerres qui embrasent le Moyen-Orient, le conflit israélo-palestinien…

Mais cette grille d’analyse, déjà réductrice pour les attentats de janvier 2015, pouvait encore plus difficilement s’appliquer aux massacres perpétrés à Paris le 13 novembre 2015. Et que dire de l’assassinat du père Jacques Hamel dans son église, à Saint-Etienne-du-Rouvray, le 26 juillet dernier ? Et des attentats commis en Allemagne, pays beaucoup moins impliqué que la France dans les affaires moyen-orientales ? Ces tueries de plus en plus indiscriminées démontrent que la géopolitique n’explique pas tout, et que les enjeux symboliques et politico-spirituels pèsent de façon de plus en plus autonome. Ces crimes imposent à tous, de plus en plus violemment, l’urgence de poser cette question fondamentale : qu’est-ce que les tueurs djihadistes peuvent bien avoir dans la tête ?

C’est une question cardinale que certains préfèrent esquiver.

Pour répondre à cette question, il peut être utile d’écouter ce que ces assassins disent, de lire ce qu’ils écrivent. Et alors le constat surgit : ces terroristes citent à profusion les versets du Coran, ils se réclament d’Allah, d’anges protecteurs, de révélations prophétiques… Bref, ils s’inscrivent dans une communauté de textes, et de gestes, qui est profondément religieuse. Il ne s’agit évidemment pas de nier ou minimiser des causes géopolitiques ou socioéconomiques. Mais, à ignorer sans cesse la dimension proprement religieuse du djihadisme, on passe à côté de la singularité de ce phénomène. Une violence qui s’exerce au nom de Dieu n’est pas n’importe laquelle. Affirmer, comme le font des hommes de gauche sur tous les tons, que les djihadistes n’ont « rien à voir » avec l’islam, c’est considérer que le monde musulman n’est pas du tout concerné par ces fanatiques qui se réclament du Coran. C’est suggérer que le djihadisme n’aurait nul lien avec l’islamisme, qui n’aurait lui-même aucun rapport avec l’islam. Cette position, qui peut paraître à prime abord louable, présente deux graves inconvénients : d’abord, on l’a déjà dit, elle prend à revers tous les musulmans qui se battent pour soustraire leur foi aux assassins islamistes; ensuite,elle occulte la guerre qui ravage aujourd’hui l’islam de l’intérieur, dont la terreur djihadiste est un produit direct, et dans laquelle désormais nous sommes tous, qu’on le veuille ou non, embarqués.

Pour expliquer le phénomène djihadiste, la gauche met aussi de l’avant des raisons sociales ou économiques.

Oui. Pour bon nombre de politiques et d’intellectuels de gauche, les principales causes du terrorisme djihadiste sont la frustration sociale et la misère intellectuelle. Or, ce cliché tenace a été mille fois démenti par les faits.

Les jeunes qui rejoignent le combat des djihadistes ne sont pas tous des déshérités ou des ignorants. Des jeunes musulmans de très bonne famille, éduqués dans les meilleures universités d’Europe ou d’Amérique, se font exploser au nom du Djihad. Les terroristes qui ont détruit les Twin Towers de New York le 11 septembre 2001 n’étaient ni des déshérités ni des ignares.

Contrairement à ce que croit une certaine gauche, les djihadistes ne sont pas tous des misérables. Contrairement à ce que prétend une certaine droite, ils ne sont pas non plus tous des étrangers, des réfugiés, puisqu’il y a un « djihad de souche » à la française. La seule vraie question que nous devons nous poser n’est donc pas d’« où viennent les djihadistes? », mais « où vont-ils ? Qu’est-ce qui les aimante ? » Et alors la réponse s’impose : ce qui rassemble ces assassins, ce n’est pas une origine sociale ou nationale, mais un horizon religieux.

Ce refus de prendre en considération la dimension spirituelle du djihadisme est-il une spécificité propre à la gauche ?

Je cite longuement dans mon livre Karl Marx et Georges Bernanos parce que ces deux intellectuels de grand renom étaient capables de prendre à rebrousse-poil leur propre tradition intellectuelle. Culturellement, je suis moi-même issu de la gauche. Ma famille politique, presque charnelle, c’est la gauche. J’essaye donc de dévoiler un point aveugle, ou un non-dit, d’une culture politique qui est la mienne. Raymond Aron disait qu’en France, la gauche a toujours eu une « supériorité de prestige ». L’historien des droites, René Rémond, disait que les droites en France sont d’anciennes gauches qui ont peu à peu glissé vers la droite sur la scène idéologique. Aujourd’hui, les rares intellectuels français qui prennent au sérieux le religieux sont des penseurs qui se définissent comme conservateurs, notamment Rémi Brague et Pierre Manent. La plupart des intellectuels et des militants de gauche ont oublié la puissance de ce que le philosophe Michel Foucault nommait la « spiritualité politique ». Comme j’essaie de le montrer dans un chapitre sur la guerre d’Algérie, cet épisode a été une manifestation décisive de cet aveuglement de la gauche française. Celle-ci n’a pas vu, ou n’a pas voulu voir, la dimension religieuse du nationalisme algérien. Ainsi, El Moudjahid, le nom du journal du FLN – Front de libération nationale de l’Algérie -, ne signifiait pas « Le Combattant », comme l’ont longtemps cru les soutiens de la gauche française, mais « Le Combattant de la foi ». Le combat nationaliste algérien était électrisé par l’énergie religieuse, mais la gauche a préféré garder le silence sur cet aspect car elle craignait de ternir l’image du combat anticolonialiste et, déjà à l’époque, de « faire le jeu » de l’extrême droite.

Étonnamment, après chaque attentat terroriste islamiste commis en France, le nombre d’actes antisémites a sensiblement augmenté. Existe-il une corrélation entre ces deux fléaux ?

Ce qui est sûr, c’est que l’incapacité de la gauche à prendre au sérieux le référent religieux du djihadisme n’est pas déconnectée de l’incapacité de celle-ci à prendre aussi au sérieux la singularité des attaques antisémites perpétrées en France. À chaque fois, au lendemain d’un attentat antisémite, beaucoup ont tendance à invoquer des causes purement sociales ou économiques pour expliquer ces crimes. En France, il y a toujours eu une grande incapacité à prendre en compte le caractère antisémite des attaques ciblant uniquement des Juifs. Quand Mohammed Merah, l’auteur de la tuerie dans une école juive de Toulouse, ou Youssouf Fofana, le bourreau d’Ilan Halimi, ont commis leurs crimes, les pouvoirs publics, les autorités policières, mais aussi beaucoup de médias, ont mis un certain temps avant de reconnaître la spécificité antisémite de ces forfaits. À chaque fois, il y a une tendance à rabattre ces meurtres antisémites sur un banal « fait divers », et donc une réticence collective à prendre en compte un certain rapport au symbolique, c’est-à-dire ce que les Juifs représentent dans l’imaginaire des assassins antisémites. De la même manière, il faut souligner ce que l’assassinat du père Jacques Hamel dans son église, en plein office, a de singulier. Il est crucial de mesurer la charge symbolique, religieuse, de cet acte sans précédent, dont on n’a pas fini de méditer les enjeux, et de payer les conséquences.

Les politiques et les intellectuels de gauche tiennent-ils un discours plus réaliste depuis les attentats commis par des djihadistes le 13 novembre 2015 à Paris ?

Hélas, pas vraiment. Des hommes politiques tels que Laurent Fabius, ancien ministre français des Affaires étrangères, ou des intellectuels comme le philosophe Alain Badiou continuent de marteler que le djihadisme n’a « rien à voir » avec la religion en général et avec l’islam en particulier. Ils ne cessent de rabattre la violence religieuse sur des causalités sociales, économiques, psychologiques…

Cette évacuation du facteur religieux condamne la gauche à ne rien comprendre au djihadisme, elle la désarme.

Par contre, vous rappelez dans votre livre que dans le passé des intellectuels de gauche renommés ont bien saisi la puissance religieuse de certains mouvements politiques ou sociaux musulmans.

Parfaitement. Il faut citer Michel Foucault, par exemple, qui était une grande figure de la gauche intellectuelle française. Je consacre dans mon livre un chapitre entier au voyage qu’il a effectué en Iran, en 1978, aux débuts de la révolution islamique. Je rappelle à quel point ce philosophe a été frappé par la puissance autonome du religieux pendant cette insurrection de masse. Il exhorta alors les Occidentaux à arrêter de considérer la religion comme un prétexte ou un « vêtement ». La religion n’est pas toujours un vêtement qui vient voiler le réel, la religion, parfois, c’est le visage même du réel, avertissait-il. Aujourd’hui, pourtant, on retrouve encore cette métaphore du « vêtement » chez beaucoup d’intellectuels, et notamment chez un philosophe influent comme Alain Badiou. Comme si la religion n’était qu’un ornement sans importance pour les tueurs djihadistes. De Michel Foucault à Alain Badiou, de ce point de vue, il y a une vraie régression.

Vous faites un parallèle entre l’internationalisme, qui dans les années 1930 encouragea des milliers de jeunes Français et Occidentaux à aller combattre en Espagne le franquisme auprès des républicains espagnols, et le djihadisme, qui attire fortement aujourd’hui des milliers de jeunes musulmans français et européens. Cette comparaison, qui a suscité l’ire de plusieurs intellectuels, dont Bernard-Henri Levy, n’est-elle pas excessive ?

Non. Essayer d’entendre ce que disent les djihadistes, ce n’est pas leur tendre une oreille complaisante. Pour bon nombre d’intellectuels de gauche français, parler d’« espérance » à propos des djihadistes, c’est leur faire un « cadeau ». Tel n’est pas mon avis. Dans les années 1930, l’écrivain catholique Georges Bernanos a essayé de comprendre la guerre civile qui ravageait l’Espagne, et notamment les crimes effroyables commis parle Général Franco, en jaugeant ces évènements funestes au « crible de l’espérance ». Pour comprendre la nature de la violence djihadiste, nous devons aussi la passer au « crible de l’espérance ». C’est pourquoi je compare les brigades internationales qui ont combattu vaillamment dans l’Espagne des années 1930 aux brigades djihadistes qui se battent aujourd’hui en Syrie. Je montre les points communs. Mais je rappelle aussi qu’il y a évidemment entre ces deux mouvements internationalistes des différences maximales, notamment en ce qui concerne le rapport que leurs combattants respectifs entretiennent avec la vie et la mort. La question qui m’obsède est la suivante : pourquoi l’espérance djihadiste est-elle aujourd’hui la seule cause pour laquelle des milliers de jeunes Européens sont prêts à aller mourir à l’autre bout du monde ? Il y a bien là une espérance. Dans leurs textes et leurs vidéos, les djihadistes ne cessent de proclamer que leur seul but est la quête de vérité, de justice et d’amour. Ce n’est pas par pur appétit de détruire ou de décapiter qu’une jeune femme de bonne famille parisienne décide, un beau matin, de partir en Syrie pour participer au Djihad. L’espérance, même si celle-ci est meurtrière, est au coeur du discours des djihadistes. C’est cette espérance qui met en mouvement des milliers de jeunes musulmans citoyens des pays occidentaux qui ont la certitude de participer à une aventure ayant comme but ultime l’instauration d’une justice sans frontières. Pour faire face au djihadisme, il faut aussi affronter cette espérance.

Donc, aujourd’hui, le djihadisme serait le seul projet de société susceptible de mobiliser la jeunesse musulmane, surtout en Europe ?

Force est d’admettre qu’aujourd’hui, le seul internationalisme qui met au défi, d’une façon extrêmement violente, le capitalisme globalisé, c’est le Djihad. Il n’y a pas une autre cause pour laquelle des milliers de jeunes musulmans européens sont prêts à sacrifier leur vie à l’autre bout du monde. Le seul moyen de contrer les djihadistes, c’est de réinventer urgemment une contre-espérance sans frontières. Ce ne seront certainement pas les seules valeurs françaises, ou suisses, ou belges… qui viendront à bout du djihadisme. Face à cette espérance sanglante qui dépasse les frontières et bouscule les patries, les Occidentaux doivent impérativement forger une autre espérance afin de proposer un avenir plus rayonnant à cette jeunesse musulmane désenchantée, subjuguée aujourd’hui par les sirènes du djihadisme. Pour faire pièce à l’espérance morbide des djihadistes, il est urgent de réinventer une espérance… de vie.