Doit-on toujours garder le silence?

Hommage au Rabbin Marshall Théodore Meyer pour la défense des droits de l’homme et des membres de la communauté juive pendant la dernière dictature militaire en Argentine

Guillermo Pablo Glujovsky

Guillermo Pablo Glujovsky

Guillermo Pablo Glujovsky était professeur en Sociologie à l’Université de Buenos Aires (Argentine), il a connu le rabbin Meyer à la synagogue de Bet-El en 1981 et a organisé à Montréal une exposition à son sujet à l’UQAM.

Le 24 mars 2016 marque le 40e anniversaire du début de la dictature la plus terrible de l’histoire de la République argentine. L’effrayant chiffre de trente mille victimes de la « Junta Militar » 1 qui sévit jusqu’en 1983, est connu pour ceux qui se sont intéressés à l’histoire récente de l’Amérique latine et de l’Argentine. Mais ce qui reste encore inconnu, et après quarante ans, c’est l’existence de trois mille victimes membres de la communauté juive, parmi l’ensemble des assassinés.

Quelques faits saillants de l’histoire de la communauté en Argentine

La première référence d’une participation importante de membres appartenant à la communauté juive argentine est celle des généraux Louis H. Brie et
Mordechai Navarro, qui, sous le commandement du Général Justo José de Urquiza, ont vaincu en 1852, l’armée du brigadier Juan M. de Rosas à la bataille de Caseros. L.H. Brie deviendra un membre éminent de la communauté juive, et fondera la première synagogue d’Argentine, la Congregacion Israelita Argentina (1862), aujourd’hui connue sous le nom de la Synagogue Libertad, l’une des plus importantes du pays.

Après une longue période de guerres civiles, le pays fut unifié et une Constitution Nationale établit les garanties et droits des habitants et des nouveaux arrivants. C’est ainsi que les premiers immigrants, d’origine juive ashkénaze, sont arrivés de Russie, après avoir échappé aux persécutions des Tsars Alexandre II et Nicolas II. D’après l’auteur et spécialiste de l’histoire juive en Amérique latine, Seymour B. Liebman, en il y avait en 1899, 10 000 nouveaux arrivants juifs. En 1924, le chiffre grimpe à 133 641, c’est là le résultat d’une politique gouvernementale qui attira des immigrants, non seulement de l’Europe de l’Est, mais aussi des Juifs sépharades du Maroc, de Syrie (provenant principalement des villes de Damas et Alep), de l’Île de Rodas, de Palestine et de Turquie.

Face à la nécessité d’organiser institutionnellement une communauté de plus en plus nombreuse, deux organisations se sont créées : la Asociacion Mutual Israelita Argentina (AMIA) qui en 1894 comptait 85 membres, et la Delegación de Asociaciones Israelitas Argentinas ( D.A.I.A) fondée en 1935 ainsi que deux synagogues sépharades : La Congregacion Israelita Latina (1891) et la Comunidad Israelita Sefardi (1914).

La situation de la communauté juive dans les années 1960

D’après les études de S. Liebman, dans le recensement de la population de l’année 1967, sur 31 090 000 habitants, 2 %, soit 621 800 personnes, s’identifiaient comme Juifs. Parmi eux, dans cette même étude démographique,environ 220 000 Juifs vivant dans la Province de Buenos Aires -la plus peuplée et qui concentre le plus grand nombre de Juifs soit 380 000 habitants – ont répondu être sans religion. Par ailleurs, moins de 10 % avaient célébré Rosh Hashana et Yom Kippour et il y avait 5 % de mariages mixtes.

Actuellement, il y a deux cent mille trente mille Juifs en Argentine car il y eut plusieurs vagues d’émigration vers l’Amérique du Nord, Israël et l’Europe (Espagne), suite à la répression de la junte militaire et des crises économiques. Il reste que la population juive d’Argentine est la plus grande d’Amérique latine et la 6e communauté juive au monde.

La proportion des Juifs sépharades était dans les années 1960 de 20 % et de 80 % pour les Ashkénazes d’après le professeur en Histoire latino-américaine à l’Université de Westminster 2, Ignacio Klich.

Mais en 1967, les divisions au sein de la communauté étaient de plus en plus pesantes, à tel point que le directeur de l’AMIA considéra que la situation entraînait un état d’aliénation qui provoquait un affaiblissement religieux et des répercussions décisives pour les prochaines générations.

Les débuts d’un mouvement alternatif juif en Argentine : l’arrivée du Rabbin Marshall T. Meyer

En tant que sociologue, je ne peux pas rester uniquement avec une seule version qui expliquerait la situation de la communauté juive argentine de l’époque. Alors, mon hypothèse est que la crise de la communauté était due aux institutions existantes, l’AMIA et la Delegación de Asociaciones Israelitas Argentinas (DAIA), aux synagogues et aux centres communautaires, entre autres, qui ont empêché l’intégration d’une grande majorité des Juifs argentins et parallèlement, ces derniers ne se sentaient pas représentés par ces organisations.

Rabbin Marshall Théodore Meyer

Rabbin Marshall Théodore Meyer

À cette situation, on doit ajouter l’environnement de changement social qui régnait à l’époque dans le pays. Dans le contexte international, des phénomènes aussi divers que le triomphe de la Révolution cubaine, la montée de la gauche en Amérique latine 3 et la consolidation de l’État d’Israël incitant au travers du mouvement sioniste les Juifs à rejoindre l’état hébraïque, ont introduit de nouveaux enjeux identitaires, sociaux et politiques parmi les Juifs argentins.

C’est dans ce contexte que le Rabbin Marshall T. Meyer, ordonné au sein du mouvement conservative est arrivé en Argentine, en provenance des États-Unis. Il est devenu ainsi le rabbin de la Synagogue Libertad à partir des années 1959. Cette synagogue était non seulement la plus ancienne mais aussi la plus importante de l’Argentine en terme de représentation de la communauté argentine face à l’État et aussi face à la communauté internationale : les ambassadeurs étrangers y étaient toujours invités pour assister aux grands événements de la collectivité juive argentine.

Avec stupéfaction et inquiétude, le Rabbin M. T. Meyer vit des synagogues vides et des Juifs s’éloignant de la religion, une situation qui, à court terme, menait à une progressive assimilation. 4Bien que M. Marshall Meyer ait discuté avec les dirigeants des institutions juives existantes de la situation au sujet de la communauté juive, ses idées sur la manière de résoudre la crise étaient très différentes, à tel point que pour mettre en pratique son projet, il dut quitter la synagogue Libertad.

L’activité du Rabbin Meyer pour la défense des victimes juives pendant la dictature de 1976-1983

Inspiré par les principes de justice sociale et du respect des droits de l’homme tels qu’ils sont énoncés dans la tradition juive, le Rabbin Marshall T. Meyer prit l’initiative de mettre en pratique ses valeurs. C’est ainsi que pendant toute la période de la dictature, il visita les prisonniers non seulement pour leur procurer un soutien spirituel, mais aussi pour demander aux autorités dictatoriales leur liberté, raison pour laquelle sa vie fut toujours menacée.

Dans cette perspective de combat, le Rabbin M. T. Meyer prit été en contact avec les Madres de Plaza de Mayo, les mères de Plaza de Mayo, une association civile composée des mères argentines dont les enfants avaient disparu, ou avaient été assassinés par la dictature militaire. Il fonda en 1980, en Argentine, le Mouvement juif pour les droits humains avec le journaliste Herman Schiller. Afin d’illustrer la démarche du Rabbin Marshall T. Meyer notamment pour libérer les victimes d’origine juive de la « Junta », on peut citer quelques exemples significatifs comme ceux du journaliste et fondateur du Journal La Opinion, Jacobo Timerman, du banquier Eduardo Saiegh, de l’étudiant Eduardo Grutzky (qui avait été en prison sans aucune accusation judiciaire de 1974 jusqu’à 1980), de la jeune fille de 16 ans, Déborah Benchoam, emprisonnée pour le seul délit d’avoir été le témoin du meurtre de son frère par les militaires, dans leur propre maison.
Contrairement au message diffusé par la « Junta », qui affirmait qu’« il s’agit d’une guerre psychologique et politique, où on lutte contre un ennemi qui cherche à prendre le pouvoir par la force, et à créer le chaos social » 5; on relate au travers de récentes études 6 les faits évidents, à savoir que l’écrasante majorité des 30 000 mille disparus et des 3 000 disparus juifs ne correspondaient pas à cette image « d’ennemis en commun ». Les forces armées accusaient notamment les Juifs d’être des espions pour l’État d’Israël et de former un groupe de révolutionnaires visant à prendre le pouvoir par la violence.

Cependant d’après l’étude de la DAIA 7, plus que révolutionnaires, l’ensemble des victimes juives était un groupe très diversifié, constitué par de nombreux professionnels, des professeurs et des étudiants universitaires, ainsi que des hommes d’affaires, des artistes, des écrivains, des journalistes, des membres des organisations communautaires, qui ont souffert des actes d’antisémitisme commis par les militaires argentins.

Une fois que la démocratie est arrivée, le Président Raul Ricardo Alfonsin a créé la Commission nationale de disparus (CONADEP) le 15 décembre 1983 avec l’objectif de juger les crimes contre l’humanité commis par les membres de la dictature. Il faut remarquer que le Président Alfonsin avait nommé le Rabbin Marshall T. Meyer membre de la CONADEP et lui avait aussi octroyé « la Orden del Libertador San Martin » pour son œuvre en faveur de la défense de droits de l’homme. Le Rabbin Marshall T. Meyer a ainsi été la seule personne dans l’histoire de l’Argentine qui, né à l’extérieur du pays, a reçu cette distinction réservée exclusivement aux fonctionnaires civils ou militaires dans l’exercice de leurs fonctions.

Le Rabbin Marshall T. Meyer, né en 1930 est mort en 1993 à New York, où de retour d’Argentine en 1984, il fut le rabbin de la synagogue B’nai Jeshurum.

Guillermo Pablo Glujovsky

Notes:

  1. Le 24 mars 1976, « une junte militaire » prenait le pouvoir en Argentine mettant ainsi fin à la dernière expérience péroniste. La « Junta » était intégrée par les généraux Jorge Rafael Videla, l’amiral Emilio Eduardo Massera et le brigadier Orlando Ramon Agosti.
  2. Source : Klich, Ignacio. Árabes, judíos y árabes judíos en la Argentina.University of Westminster.Eial.tau.ac.il/index.php/eial/article/view/1196/1224
  3. Dans un article publié dans The American Jewish Year Book, son auteur Nissim Elnecavé, considère qu’un grand nombre de Juifs argentins, en majorité étudiants universitaires, ont soutenu les mouvements de gauche avec une orientation vers le tiers monde.
  4. Témoignage extrait de ma recherche personnelle sur les archives du Rabbin Marshall Meyer situées à la Bibliothèque juive de la Duke University, Caroline du Nord, États-Unis.
  5. Extrait d’un discours prononcé dans une réunion des groupes d’intelligence des armées de l’Amérique du Sud. Santiago de Chile. 1975. Source : Lipis, Guillermo. Zikaron – Memoria – judíos y militares bajo el terror del Plan Cóndor, Editorial del nuevo Extremo S.A. Marzo 2010.
  6. Lipis, Guillermo. Zikaron – Memoria – Judíos y militares bajo el terror del Plan Cóndor, Editorial del nuevo Extremo S.A., marzo 2010. Goldman Daniel, Dobry Hernán. Ser judío en los setenta. Siglo Veintiuno editores.2014.
  7. Informe sobre la situación de los detenidos-desaparecidos judíos durante el genocidio perpetrado en Argentina 1976-1983. Publicado por el Centro de Estudios Sociales de la DAIA. 2007.
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