Être un Sépharade fier à Montréal

Rabbin Ronen Abitbol

Rabbin Ronen Abitbol

Au XVIe siècle, lorsque le Rabbin Yossef Karo écrivit son livre d’Halakha (de loi juive), le Choul’han Âroukh, d’inspiration et d’influence séfarade, il prit comme références principales des rabbins d’Espagne et d’Afrique du Nord comme le Rav Yits’hak Elfasi (le Rif) de Fès, Maimonide ( le Rambam) et Rabbi Acher (le Roch), tous deux d’Espagne.

À la même époque, un grand érudit polonais, Rabbi Moshé Isserlich, écrivait aussi un livre de halakha selon la tradition des rabbins d’Allemagne et de France comme les Tossafot, les petites enfants de Rachi. Cependant lorsque le Choul’han Âroukh parut, Rabbi Moshé Isserlich le prit comme livre de base et y ajouta des alinéas lorsque la tradition achkénaze était différente des décisions du Choul’han Âroukh.

Qui sommes-nous ?

À l’instar des deux grandes écoles de pensée, Bet Chamai et Bet Hillel, naissant il y a plus de 2 000 ans, il faut comprendre qu’il existe deux méthodes d’investigation de la Halakha, une sépharade et une achkénaze, et qu’il y a beaucoup de divergences en ce qui a trait aux traditions.
Ce n’est pas une critiqu mais juste une constatation, comment se fait-il qu’à Montreal certains rabbins sépharades aient adopté un système d’enseignement typiquement achkénaze? Certains même avec une influence hassidique? Peut-être pourra t-on dire que beaucoup de Sépharades ont étudié dans des yéchivot (écoles talmudique) achkénazes et ont donc adopté certaines façons de faire. Mais que dirions-nous à propos de ceux qui viennent de faire techouva de revenir à la pratique juive ? Un très grand nombre d’entre eux sont devenus de fervents adeptes de plusieurs mouvements hassidiques ou achkénaze et ont renié la tradition sépharade.

Mais, ce qui est intéressant de relever c’est qu’en certaines circonstances, « tout le monde revient à la source ». Ainsi l’on sait que les lois ashkénazes sont beaucoup plus strictes à plusieurs niveaux à l’exemple de l’école de Bet Chamai. Par exemple, à Pessa’h, les kitniyots (légumineuses) sont interdites, tout comme le Coke, les légumes congelés, ou l’huile régulière, etc. Les prix des produits de Pessa’h augmentent d’une façon exorbitante d’une année à l’autre, et ce, à cause de ces restrictions qui, en fait, ne s’appliquent pas aux Sépharades. Et là on est témoin d’un phénomène: tout le monde « redevient Sépharade » et suivent les lois et coutumes de Pessa’h selon les rites sépharades.

Selon la loi achkénaze, il est interdit de chauffer un aliment sec (ex. la ’halla, le pain de Chabbat) sur la plaque chauffante de Chabbat, et là encore il y a un « retour aux sources ». Et la liste d’exemples est grande.

Ce qu’il faut comprendre c’est que la création de la halakha n’est pas un système fondé sur des déductions logiques, rationnelles et accommodantes, c’est un mode de vie qui prend en compte la Messorah, c’est à dire la chaîne de la transmission d’un maître à son élève, d’un père à son fils, dans un village, une ville ou un pays. Comme nos Sages l’ont si bien dit: Fais toi un maître (Maximes de pères Chap. 1, 6).

Pourquoi, par exemple, les Juifs yéménites suivent jusqu’à aujourd’hui les indications halakhiques de Maïmonide? C’est parce qu’après Maïmonide, ils n’ont pas été en contact avec les décisionnaires ultérieurs, notamment le Choul’han Âroukh et que de génération en génération, ce sont les gloses de Maïmonide qui ont fait force de loi. Au point que pour nous, poser de l’eau – qui a bouilli mais qui a ensuite refroidi – sur une plaque chauffante est strictement interdit pendant Chabbat, ce qui ne l’est pas pour les Juifs yéménites qui suivent l’avis du Rambam c’est-à-dire Maimonide qui l’a autorisé.

En cela, même les plus stricts fidèles de la Halakha reconnaissent que la pratique yéménite est complètement conforme à la pratique de la Halakha, du moment qu’on se base sur un décisionnaire prestigieux et qu’il s’agisse d’une tradition millénaire. Ainsi, on reste bien dans l’essence même de la pratique des Mitzvots.
Quelques questions se posent : pourquoi voit-on des rabbins Achkénazes enseigner la Halakha – dans des « endroits qui se disent sépharades » – et, de surcroît, enseigner à nos jeunes sépharades la « voie achkénaze »? N’existent-ils plus à Montréal des rabbins sépharades? Ne sont-ils là seulement que lorsqu’on a besoin d’un assouplissement halakhique sépharade, ou pour une question de cacheroute? Il serait peut-être temps d’ouvrir un kollel (lieu d’études à plein temps pour adultes) purement sépharade ?

Un exemple à suivre

Pour notre génération, c’est le Rav Ôvadia Yossef qui a eu cette volonté de donner systématiquement le primat au Choul’han Âroukh sépharade, ce qui est révolutionnaire. Mais, pour certains, dans le mauvais sens du terme puisque cela conduit à annuler parfois des traditions halakhiques centenaires.
La gélatine, comme chacun le pense, n’est pas cachère. Et en cela, la croyance populaire suit les décisions du Rav Aharon Kotler, du Rav Moché Feinstein et de l’ensemble de la communauté orthodoxe américaine. Le Rav Ovadia Yossef dans son ouvrage Yabiâ Omer, vol.8, Yoré Deâ n°11) a tranché que la gélatine est permise, y compris celle qui provient du porc ! En cela, il ne fait en réalité que suivre l’opinion de Rachi, mais il s’agit tout de même d’une révolution.
Il a également autorisé, sous certaines conditions, l’utilisation d’un seul lave-vaisselle pour le lait et la viande (Yabiâ Omer, vol.10, Yoré Deâ n°4).

Donner une hachga’ha (surveillance rabbinique) à un restaurant qui servirait de la viande (cachère bien sûr…) et proposerait des desserts lactés en France ou aux États-Unis est vraiment quelque chose d’inimaginable, non? Or le Rav Ôvadia l’a autorisé (Yabiâ Omer, vol.4, Yoré Deâ n°7) ! L’idée était de limiter au maximum certaines transgressions encore plus graves de cacheroute. En effet, si ce restaurant n’avait pas de hachga’ha, il pourrait en effet aller jusqu’à proposer de la viande non cachère.

Ce sont des décisions bien accommodantes pour tout le monde… Ainsi, beaucoup de monde possède ce livre de Halakha Yalkout Yosef écrit par le fils du Rav Ôvadia, et le consulte pour avoir les assouplissements halakhiques. Mais le suit-on aussi pour ses décrets plus stricts? Par exemple, selon le Choul’han Âroukh, on ne peut pas manger dans un restaurant dans lequel le feu des fours a été allumé par le machguia’h (surveillant en matière de cacherout) et le processus de la cuisson a été assumé par un non juif. Le machguia’h doit également poser la marmite sur le feu ou la rentrer dans le four. Est-ce que tous les traiteurs qui préparent une fête « sépharade » font attention à cette procédure? Autre remarque: pour les ’hallots (pains) de Chabbat qui sont trop sucrées, leur bérakha (bénédiction) est mezonot selon l’opinion sépharade; donc, pour s’acquitter du repas de Chabbat, il faudra manger au minimum une tranche et demie de ces ’hallots. Le fait-on? Et la liste est grande encore.

Solution

Depuis mon arrivée à Montréal en 1981 jusqu’au-jourd’hui, j’ai constaté que Baroukh Hachem, grâce à D., la communauté sépharade de Montréal est grandissante à tous points de vue, en quantité et en qualité, surtout chez les jeunes qui s’intéressent de plus et plus à la religion. Et je crois que c’est ici la source du problème : nos jeunes sont convaincus que ce n’est que lorsqu’ils se joignent à des mouvements de souche ashkénaze qu’ils ont « réellement découvert le vrai judaïsme ».

Dans le passé, ils pratiquaient un judaïsme « folklorique », des concerts de musique arabo-andalouse, des récitals d’Enrico Macias et des conférences sur la nostalgie de la cohabitation judéo-musulmane dans l’Andalousie médiévale! Mais ce genre d’événements culturels ne les intéressent plus. Ils ont repris le « bon chemin », mais on a besoin de les guider.

La Communauté devrait organiser plus de conférences autour des thèmes de la Torah avec une orientation sépharade. Aider nos rabbins sépharades à propager l’opinion du Choul’han Aroukh sépharade. Une fois que nos jeunes seront revenus à leurs sources, ils réaliseront que c’est eux les prochains leaders de la Communauté sépharade, et qu’il est temps de s’unir avec un seul drapeau « Nous sommes Sépharades ». Ceci nous aidera à ouvrir notre propre
Bet-Din (tribunal rabbinique) sépharade, à avoir notre propre Chéchita (abattage rituel) séfarade, à avoir une yechiva avec les valeurs et un système d’étude sépharades, etc.

Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas d’une guerre entre Achkénazes et Sépharades. En effet, le Talmud nous raconte que les élèves de Bet Chamai mariaient leurs enfants à ceux de Bet Hillel malgré leurs nombreuses divergences dans leurs traditions. Là est la force du peuple juif: rester tous unis, Sépharades et Achkénazes, mais sans perdre ni négliger ses propres.

Rabbin Ronen Abitbol